Mathieu Blanchard, bien connu pour ses performances en trail (2e UTMB en 2022, vainqueur de la Diagonale des fous en 2024, 2e de la Hardrock 100 en juillet dernier) était de passage à Méribel en avril lors de l’événement Les Sommets. Retour sur sa conférence et sa dernière aventure…
En février dernier, tu as fini la Yukon Arctic Ultra en 7 jours et 22h. Que t’a appris cette aventure ?
Plus de 600 km dans le nord du Canada, dans un territoire extrêmement isolé, des températures allant jusqu’à -50°… Je pourrais parler pendant des heures de ce que j’ai appris par rapport à la gestion du froid, du sommeil, de la nourriture… mais j’ai plutôt envie de parler du calme. Il faut savoir que j’ai une carrière d’athlète avec un certain niveau de performance qui apporte aussi beaucoup de responsabilités, qui crée un énorme bouillon dans ma vie. J’avais besoin de calme, c’est vital, pour ma santé mentale, pour retrouver certains instincts : primaire et animal. Au fil de mes aventures, j’ai découvert qu’on a quelque chose au fond de nous de totalement primaire, le cerveau reptilien. C’est intégré en nous et cela peut nous apporter beaucoup de bonheurs purs, comme se lever un matin et se retrouver dans une simple contemplation. Plus fort que ce que je peux vivre dans mon quotidien avec des divertissements incessants, sur les réseaux, les plateformes de streaming…
Il y a 10 ans, tu étais ingénieur à Montréal, tu as commencé par des petits footings, et aujourd'hui tu es l’un des meilleurs traileurs. Comment devient-on si performant ?
Les médias disent que j’ai de la chance, que je suis une machine, que j’ai une bonne génétique… Je peux vous dire que quand je vois courir ma mère, je n’ai pas une bonne génétique ! J’ai surtout découvert une passion. C’est ce qui permet d’avoir une charge de travail énorme et d’amener à la réussite. J’ai compris que mon niveau de performance allait être la conséquence de mon niveau de bonheur. J’ai alors choisi mes défis, mes aventures, mes projets en fonction d’un cheminement qui allait me faire plaisir. L’UTMB par exemple, cette course me faisait rêver car je voulais découvrir le massif du Mont-Blanc et ma capacité à faire une telle distance. En 2022, 5 ans après avoir commencé la pratique, je suis arrivé en 2e position.
Quelle est la part de mental et de physique ?
La part mentale est plus grande que la part physique. Avec mon expérience, j’ai compris que notre corps nous protège toujours. En course, très vite au vingtième kilomètre, je commence à avoir mal aux jambes, mais grâce au mental, je vais garder mon niveau d’intensité. Les limites de notre corps sont trop protectives. Ce qui montre que c’est la tête qui nous guide.
Quand sais-tu si tu dois écouter ton corps, ta tête, ou quelqu’un d’extérieur ?
Je suis quelqu’un de très rationnel à la base. On a tendance à penser qu’avec le temps, le niveau d’énergie descend. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. J’ai souvent remarqué sur mes aventures ou courses, que je peux être au fond du gouffre et finalement l’énergie revient. Il faut être dans une forme d’acceptation, ça fait partie du projet, du défi. J’ai une relation plus positive avec ces moments de douleurs, ces creux, car je sais que ça va passer. Si la course est trop facile, je ressentirai moins le bonheur aussi.
Comment choisis-tu tes aventures ?
Selon trois critères : l’inconfort, la perte de contrôle et la peur. Aujourd’hui, on est dans une société où on est de plus en plus « confortable », on recherche à ne plus rien ressentir (le chaud, le froid…) et c’est mauvais. La perte de contrôle permet de tester l’improvisation, la peur c’est un indicateur : si je n’ai pas peur la veille d’une course ou d’une aventure, je n’ai même plus envie d’y aller, c’est que l’objectif n’est pas assez ambitieux pour moi. Quand je pars sur une grande aventure, on me demande souvent, « est-ce que tu es prêt ? ». Question angoissante, car on n’est jamais prêt.... Ça fait partie du projet, je garde aussi beaucoup de place à l’incertitude. L’interaction avec la nature sauvage fait ressortir un instinct primaire puissant. Au Yukon par exemple, j’ai pris des décisions qui sont venues de je ne sais où !